De jonge Grumiaux
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Getuigenissen hedendaagse bewonderaars : Thierry De Smedt

Professor in Communicatiewetenschappen aan de Universiteit van Louvain-la-Neuve (U.C.L.). Hij is voorzitter van de vereniging AREMI.

Allocution prononcée lors de l'inauguration du Conservatoire Arthur Grumiaux à Charleroi, le 28/09/1996.

Mesdames, Messieurs, je voudrais vous remercier de m'avoir invité à participer pendant quelques minutes à votre réflexion et à votre joie de nous retrouver ici autour de ce projet. Je prendrai le point de vue du chercheur en communication pour proposer quelques ides sur le rôle de la musique et dans la société d'aujourd'hui. Je suis professeur au Département de Communication de l'UCL et avec quelques collègues, notamment les professeurs Philippe Marion et Pierre Bartholomée, nous prenons parfois le temps d’échanger sur ce sujet.
Etudier la communication c'est se poser la question suivante : qu'est-ce qui passe entre nous, ou qu'est-ce qui se passe entre nous.
Je vais parcourir rapidement et, j'espère, de façon suffisamment vivante pour vous intéresser, trois théories de communication qui, sans être les seules qui existent, mettent en évidence un aspect remarquable de la communication musicale et chorégraphique.
La première théorie est celle la théorie " Théorie mathématique de l'information" de Claude Shannon & Warren Weaver, née dans les années 40, aux Etats-Unis. Shannon était un ingénieur à qui la Bell Téléphone a demandé d'évaluer comment fonctionnaient ses lignes téléphoniques. Dans son ouvrage, Shannon a établi ces quelques principes qui nous sont entrés dans le sens commun: il y a un émetteur, il y a un récepteur, il y a un canal, les signaux codés s'échangent entre eux et forment des messages lorsqu’on les décode. Shannon a, de manière fulgurante, apporté une méthode aux ingénieurs qui devaient évaluer comment la communication passait dans ces tuyaux qui étaient les lignes téléphoniques, mais il a en même temps créé une sensibilisation générale à certains problèmes liés à la qualité et la clarté d'un message. Aujourd'hui encore on se demande si un message passe bien, si le code qui est utilisé est suffisamment clair, si l’information n'a pas été détériorée. C’est aussi grâce à Shannon qu'aujourd'hui nous avons des réseaux informatiques à travers lesquels nous pouvons écouter des sons ou regarder des images de grande qualité technique.
Cependant, l'inconvénient de cette théorie, c'est qu'elle réduit la communication au transfert passif d'un message et fait croire que celui qui crie le plus fort et parle le plus souvent est le mieux entendu. Shannon a indirectement aidé à l’invention du disque compact, mais aussi à celle du hit-parade et du matraquage musical.
La deuxième théorie que je vais aborder est plus récente. Elle s’est développée en Europe, sous le nom de " sémiologie ". Ses grands noms sont, notamment, Roland Barthes et Humberto Eco. La sémiologie s'interroge sur la véritable nature des signes et des codes. Comment le dessin d'un oiseau qui vole, un accord de guitare, quelques lettres de l'alphabet parviennent-ils à " faire signe ", à signifier des idées et des sentiments ?
La sémiologie nous invite à prendre en compte la diversité des sortes de signes, dont chaque genre, possède sa manière propre de communiquer, mais aussi ses limites. En cela, elle nous aide à spécifier les signes musicaux, signes de l’écriture musicale et signes faits de sons joués et agencés par l’interprète. Cela est aussi valable pour les gestes et les postures de la danse. La sémiologie dévoile aussi la distance vertigineuse qui sépare la notion, simple, de décodage de celle, complexe, de l’interprétation.
Appréhendées sous l’angle de la sémiologie, la musique et la danse ont en commun leur lien profond avec le " temps présent ". Le geste est mouvement, la musique est flux de sons. Ces deux réalités ne peuvent se déployer que dans l’enchaînement mystérieux de l’instant avec son avant et son après. Ces deux arts apparaissent comme directement chargés d’apporter à l’instant présent un style et une qualité. Le style est ce par quoi le moindre geste, le moindre son renvoie instantanément à une culture, une époque, une région et des gens. La qualité est un ensemble de caractères dont les proportions relatives affectent le sens subjectif que les participants à un événement accordent à celui-ci. Style et qualité sont incontestablement des dimensions essentielles de l’œuvre de Grumiaux. Son interprétation musicale tient à la fois à une infinie fidélité à l'intention du compositeur, à ce qu'il a écrit sur la partition, à la recherche de son intention, mais autant, cependant, à un profond engagement personnel qui, rejetant les " effets ", tente d’accorder à chaque note un maximum de plénitude dans l’instant de sa production. Alors, la musique de Grumiaux s’éloigne de toute notion d’intention, de projet ou de message, pour se concentrer en une qualité et un style propre à Grumiaux, sans la moindre trace d’artificialité. Plus largement, la sémiologie rappelle sans cesse que la base de la communication est l’interprétation et que celle-ci est autant du côté du musicien qui joue que de l’auditeur qui écoute, autant du côté du danseur qui joue que du spectateur qui regarde.
Dernière théorie à nous inspirer : la " Pragmatique ". Née pour partie en Californie et au Royaume-Uni, la pragmatique s’attache à comprendre comment toute communication est plus qu’un échange de contenus informationnels, mais qu’elle est aussi un acte par lequel des personnes s’attribuent des rôles et s’influencent mutuellement. Cette approche nous fait immédiatement songer aux pouvoirs de la musique et de la danse.
S’il m’arrive d’être séduit par une personne rencontrée en rue, je ressens un intense besoin de communiquer avec cette personne, je me retourne vers elle et lui demande, rouge de confusion " quelle heure est-il ? ". Mon but est-il véritablement de connaître l'heure ? Non. Je cherche instinctivement à établir une certaine relation avec cette personne. Je tente de faire s’entrecroiser nos histoires. Je veux me donner un rôle, Je veux lui donner un rôle. À cet instant, le temps est suspendu à la manière dont cette personne va me répondre, elle va peut-être simplement me dire de façon classique " il est 10 h. 45 ". La conversation sera terminée, mais peut-être aussi allons-nous furtivement échanger un regard, un mot qui va nous entraîner à vivre autre chose et une relation moins banale va s'établir entre nous. Pour un pragmaticien, communiquer c'est jouer ensemble, c'est établir des rôles. Or beaucoup d’expériences ont montré combien le rôle que nous nous attribuons et celui que les autres nous attribuent sont déterminant dans notre qualité de vie. En entreprise, le " mobbing " est bien connu comme une technique efficace de déstabilisation des personnes pouvant les conduire à la dépression et au suicide. Or le mobbing n’est rien d’autre que l’attribution systématique d’un rôle déprécié à une victime. Au contraire, une personne qui se sent jouer un rôle positif et vivre des relations gratifiantes est capable de se surpasser. On retrouve certainement cet aspect dans la musique, en particulier d'ailleurs dans la musique dit " vivante ", dans la musique de concert. C’est au moment où se produit l'énonciation, c'est-à-dire l'instant présent de l'émotion musicale, au moment où la note est produite ) l'intérieur d'un geste que la musique tisse, dans la magie de l’instant, des liens subtils et variés entre interprètes et assistance. Dans un frémissement, une respiration qui se suspend, d'un oeil qui s'ouvre, se joue la construction de liens sociaux. C’est d’ailleurs cette même quête qui réunit les chanteurs, musiciens et danseurs amateurs lorsqu’ils pratiquent leur art sans public : la recherche d’une construction collective de relations sociales.
En caricaturant quelque peu, je conclurais que ces trois théories éclairent chacune à leur manière les projets musical et chorégraphique. En suivant Shannon, elles doivent être pures et efficaces, sans parasites. Le sémiologue les voudrait riches de symboles qui, à leur tour, suscitent la créativité de l’interprétation. Quant aux pragmaticiens, ils leur donnerait mission d’être tisseuses de relations et d’interactions.
Faut-il parler de tout ceci ou laisser, en ces lieux, les sons du musicien et les gestes du danseur ? Face à l’art, le théoricien est invité à se taire dès qu’il y parvient.

Arthur Grumiaux n'était ni théoricien ni conférencier. Il pratiquait la musique et rien d'autre. J’espère que jamais la musique se laissera réduire à un commentaire à son sujet. Mais je crois aussi que la musique mérite notre réflexion, particulièrement à notre époque. Ne souffrons-nous pas d'un excès de passé et d'un manque de futur ? Toutes les règles sont déjà écrites, tous les règlements sont déjà établis, tous les bâtiments sont déjà construits, toutes les routes sont déjà tracées. Comme le dit Albert Jacquard, " voici venu le temps du monde fini ". Et pourtant des jeunes naissent et grandissent dans ce vieux monde. Le jeune qui aujourd'hui pénètre dans notre monde contemporain, se sent ainsi écrasé par un travail énorme, apprendre à lire et à déchiffrer ce passé qui se rappelle à lui, sous différentes formes, des monuments, des institutions, des règlements, des oeuvres, ce passé est une richesse incommensurable. Comment va-t-il se reconnaître, ce jeune, sous cet énorme poids du temps passé fixé dans le cadre de nos institutions. Les jeunes rejettent les institutions, ils ne les comprennent pas, ils ne voient pas leur nécessité, ils veulent être libres, ils veulent inventer, ils veulent se sentir à l’aise. Quel défi pour la musique ! Etre cet art qui permet de donner une qualité essentielle au présent, sans pourtant ignorer le passé, mais avec l’infinie ouverture du non advenu. Dans ce défi, un grand artiste tel qu’Arthur Grumiaux avec son répertoire ancien, mais sa qualité d'interprète, invite à faire de chaque œuvre, un moment véritablement original de présent, qui n’est jamais advenu et ne reviendra plus jamais. Comme vous, mesdemoiselles les danseuses, qui dressées de chaque côté de cette salle, soulignez l’écoulement du temps par des gestes chorégraphiques et rythmez cette séance de vos postures. Chacun de vos gestes est unique. Donnez leur toute leur plénitude avant que leur temps ne s’éteigne. Vous nous aiderez à être les artistes du présent, sans nous sentir écrasés par notre passé rutilant, mais si lourd.
Le présent reste à inventer. Que ce conservatoire en soit le laboratoire. Je vous lance un appel, amis musiciens, amis artistes et amis pédagogues, amis élèves : il faut nous aider par vos activités incessantes à faire de notre société un véritable laboratoire de présent. Elle est capable du meilleur comme du pire. Elle peut vivre confiante et éveillée, mais pourrait aussi bien se replier, nostalgique, sur une caricature d’elle-même.
Nous pourrons nous inspirer d'un grand homme comme Arthur Grumiaux qui par son intelligence fidèle aux œuvres, mais à la fois extrêmement libre, a pu proposer à ses contemporains un modèle d'interprétation musicale des plus audacieux. Ce modèle, je crois, ne demande pas à être répété à l’identique. C’est l’interprétation fidèle et inventive qui compte avant tout. Si vous y parvenez, fidèles à son héritage de liberté, Arthur Grumiaux restera vivant.