Grumiaux jeune soliste
©2002 - Jacques Vergala / SOFAM - Belgique

Témoignages Admirateurs Privilégiés : Renelde Cheron-L'Hoost

Secrétaire générale et archiviste de la Fondation Grumiaux, et secrétaire du conseil d'administration de l'association AREMI.
Grande admiratrice de Grumiaux, elle a assisté à de très nombreux concerts du violoniste et plus particulièrement dans le cadre du Festival de Stavelot (Belgique).


A la recherche d'un disque unique…
J'aimerais raconter une histoire liée au compositeur liégeois Pierre Froidebise.
Cela remonte aux années avant… bien avant la guerre. Monsieur Froidebise invite chez lui quelques violonistes et pianistes à faire la lecture d'une pièce qu'il vient de composer. Léon Degraux, pianiste résidant à Liège, vient avec Arthur Grumiaux - tout jeune à l'époque.
A la fin de la séance, les musiciens, tant violonistes que pianistes, ne cachent leur manque d'intérêt pour l'œuvre et partent… au grand désappointement de Froidebise. Pourtant, piqué au jeu, Léon Degraux demande la permission d'emporter les partitions pour les travailler avec le jeune Grumiaux. Froidebise ayant accepté, les deux amis partent et travaillent pendant quelques semaines.
Léon Degraux par après reprend contact avec le compositeur ; les trois se retrouvent à Liège pour exécuter l'œuvre devant le compositeur.
Celui-ci ravi de l'exécution décide d'en faire réaliser un enregistrement… étant entendu qu'il n'y aurait que trois disques : un pour Froidebise, un pour Degraux et un pour Grumiaux. Ce morceau s'intitule "Poème pour piano et violon".
Alors maintenant voici la demande : avec Anne Froidebise, la fille du compositeur, nous recherchons l'enregistrement original…
Moi j'en ai bien une copie, mais qui a été faite… il y a bien des années.
Nous savons que le disque de Degraux a disparu après son décès… on l'a certainement mis à la poubelle, on ne sait pas précisément. Celui de Grumiaux a brûlé lors de l'incendie qui a eu lieu dans sa villa. Donc théoriquement, seul subsiste l'exemplaire de Froidebise.
Depuis son décès, sa fille Anne cherche à retrouver cet enregistrement unique. Nous voudrions bien pouvoir en faire un CD : la copie du disque que j'avais effectuée sur cassette audio à l'époque où monsieur Degraux – qui était un ami – m'avait passé son exemplaire auquel il tenait pourtant comme à la prunelle de ses yeux, cette copie, selon Nicolas Bartholomé, n'est pas d'une qualité suffisante pour en faire un "master" correct. Il nous faut retrouver ce disque.
J'ai l'adresse de la maison d'édition de l'époque… au cas-où : Studio du Disque, rue de Stassaert 34, Bruxelles. Et le numéro du disque était le : 3639.


"Enregistrement à froid"…
Egalement à propos d'un enregistrement : un jour Grumiaux devait enregistrer chez Philips - toujours à Baarn, en Hollande - et lors d'entretiens préliminaires on lui demande, l'ingénieur du son vraisemblablement : "Pourriez-vous jouer sans répétition la Sérénade Mélancolique de Tchaïkovski ?" Grumiaux répond oui, oui.
Le jour venu, peut-être deux mois ou trois mois après, il va enregistrer ce disque - je ne sais pas lequel ? Peut-être le Mendelssohn - et à la fin de la session il restait donc un espace libre. Alors on lui demande à nouveau : "Ecoutez, est-ce que vous pourriez jouer la Sérénade Mélancolique ?" "Oui, sans problème", dit-il.
Et ainsi il commence à jouer… heureusement, l'orchestre ne s'arrête pas, lui non plus.
Et quand tout est fini et qu'il demande à revoir tel point ou tel point pour corriger l'interprétation, on lui a répondu : "Non c'est trop tard, c'est enregistré".
Si bien que ce que nous avons sur le disque, c'est quelque chose qui a été donc pris à froid - si j'ose dire. Sans répétition avec l'orchestre et c'est pourtant un enregistrement magnifique, voilà une chose qui était bonne à souligner.


Un apprentissage dans la continuité de l'école belge de violon – (versus l'"école franco-belge")
Je voudrais parler quelque peu de cela… parce qu'en fait d'école franco-belge du violon comme d'aucuns disent, il s'agirait plutôt de parler à tout le moins d'école belgo-française… En fait, si l'on suit la lignée de violonistes regroupés sous cette appellation, à part de rares exceptions, tous sont en fait belges !
L'école belge de violon à cette époque-là avait un renom extraordinaire - dans le monde entier. Maintenant, évidemment, c'est peut-être différent… je n'en sais rien. Nous ne parlons pas de maintenant.

Arthur Grumiaux, lui, était très attaché à son pays, la Belgique en l'occurrence, et surtout à la Wallonie, je ne le cache pas.
Vous savez qu'il a fait ses études à Charleroi. Son grand-père était de Fleurus et les premiers rudiments de violon c'est ce grand-père qui les lui a inculqués, ensuite il est allé au Conservatoire de Charleroi. Mais lorsque le grand-père a voulu le présenter là-bas - Arthur était encore tout gamin - et le directeur, qui était Hermann Henry à l'époque, a dit : "Non il est beaucoup trop jeune. Moi je ne peux pas l'accepter, il n'a pas l'âge". Le grand-père a néanmoins insisté : "Ecoutez-le quand même". Ce qu'il a fait, il a donc écouté l'enfant un moment… il a joué je ne sais pas quoi.
Ensuite, il a pris l'enfant par la main et il l'a conduit avec son violon dans toutes les classes. Il aurait dit : "Voilà un enfant dont on va faire un musicien extraordinaire". Il l'a donc pris tout jeune, c'était sa maman ou sa tante ou encore sa marraine qui l'accompagnait : il ne pouvait aller seul.
Ce Monsieur Henry a joué un rôle considérable dans sa vie parce qu'étant lui-même très musicien, il a su percevoir tout de suite les dons exceptionnels qu'il avait.
Il a aussi contribué à éduquer Arthur Grumiaux non seulement en musique mais aussi en présentation. Bien que je n'aie pas connu monsieur Henry, j'étais l'élève favorite - si j'ose dire, de sa seconde épouse qui était professeur de français. C'est elle qui m'a raconté ces détails de cette lointaine enfance. Hermann Henry emmenait donc parfois Grumiaux chez son tailleur et il lui offrait un vêtement - vous voyez, pour l'initier à l'élégance et aussi au maintien, au savoir-vivre, etc.
Donc, ce Monsieur Henry a joué un grand rôle dans la vie de Grumiaux et à la fin ses études au conservatoire, c'était en 1932, que l'enfant termine avec tous les premiers prix, violon, piano, solfège, etc. tout ce qu'on peut faire au conservatoire, il lui a dit : "Maintenant, tu dois aller à Bruxelles bien sûr. Et là-bas je veux que tu sois élève d'Alfred Dubois"… lui-même élève, comme vous le savez, d'Eugène Ysaye.
Puis il a fait des démarches : il est allé au Ministère trouver je ne sais qui… un Ministre même ! Parce que vous le savez peut-être on n'a pas le choix lorsque l'on va au Conservatoire : on vous indique directement une classe - à prendre ou à laisser. Mais ici on a décidé, on a trouvé que c'était chez Dubois qu'il devait aller - Monsieur Henry a remué ciel et terre et il est parvenu à le faire entrer chez Dubois…
Naturellement celui-ci était enthousiasmé d'avoir un tel élève, mais il n'avait pas son mot à dire ! Donc il a finalement pu accueillir le jeune Grumiaux dans sa classe et il n'a pas tardé à le prendre en amitié.
Dans les années 40, pendant la guerre, Grumiaux ayant terminé ses études - durant lesquelles, il a d'ailleurs accumulé distinctions et prix - Dubois l'a pris comme assistant. Rôle qu'il remplira jusqu'en 1949, date de la mort d'Alfred Dubois. A ce moment Grumiaux lui succédera comme professeur.


Le vent du Liban
Au Liban en 1957, Grumiaux joue en plein air le redoutable Concerto de Beethoven. Vous savez, c'est LE Concerto, le grand Concerto, celui qui fait trembler tous les candidats au Reine Elisabeth. Il fait un vent terrible, il joue dehors, son habit est secoué dans tous les sens ainsi que l'archet qu'il parvient néanmoins à maîtriser juste au bon moment… Il est tombé juste à l'endroit où il fallait, au bon moment… ce n'est peut-être pas important mais enfin afin d'illustrer la maîtrise qu'il avait de son archet.


"Castagnone à Palerme"
Ceci est anecdote que Grumiaux racontait en s'appuyant sur une photo d'un magasine où l'on voyait une salle de concert entièrement pleine, avec le public qui est là et qui attend... Le pianiste est sur la scène avec sa partition mais le piano est encore fermé… et on voit un régisseur se servant d'un grand trousseau de clés s'évertuer à essayer d'ouvrir le dit piano…
Grumiaux avait écrit comme légende "Castagnone à Palerme"…
Cela se passe donc en Sicile avec Castagnone qui était claveciniste - et parfois pianiste. Ils devaient jouer ensemble, un récital.
Alors qu'ils étaient occupés à disputer une partie d'échecs dans leur chambre d'hôtel, deux messagers - tout de noir vêtus, nous étions bien en Sicile - viennent leur annoncer le décès du directeur du concert.
Les deux musiciens croient le concert annulé. Ils se trompent…
Non, l'ennui est qu'on ne trouve pas les clés du piano. Le mort devait les porter sur lui lorsqu'il est tombé en pleine rue, foudroyé ! Alors que va-t-on faire ?
Les deux musiciens sont finalement conduits à la morgue afin d'y fouiller les poches du mort et tenter d'y retrouver les précieuses clés. Après ce macabre office, le concert eu bien lieu.


A la recherche d'enregistrements rares… Double de Brahms, Triple de Beethoven et Sibelius pour violon
Un jour la firme Philips avait proposé à Grumiaux d'enregistrer le Double de Brahms… donc c'est violon/violoncelle.
Grumiaux était d'accord mais uniquement avec Maurice Gendron comme partenaire. Cela ne convenait pas à Philips, qui fait des contre-propositions… qu'il refuse : "C'est avec Gendron ou rien". Il n'a jamais enregistré ce disque-là.
Mais il se fait que depuis - comme j'ai tous les documents, j'ai tous les concerts etc. - j'ai fouillé. J'ai écrit en France aux endroits où il avait joué ce que nous n'avions pas comme enregistrements : le Double de Brahms, le Triple de Beethoven et le Sibelius pour violon. Parfois on ne vous réponds même pas en France, parfois on se demande si cela vaut la peine d'encore essayer.
En Allemagne là ils ont été plus polis. Après un an d'attente, ils m'ont répondu de Hambourg. C'était à Hambourg qu'il avait joué ce Concerto - avec Maurice Gendron justement, et précisément là, à Hambourg, dans la ville où est né Brahms - c'est assez touchant.
Et donc ainsi j'ai retrouvé un enregistrement de ce fameux Double. Après beaucoup d'histoires, de multiples démarches, j'ai obtenu une copie de cet enregistrement. Donc c'est de Radio Hambourg en 1976 et sous la direction Wakasuki. Nous n'avons malheureusement pas obtenu l'autorisation de mettre dans le commerce des copies CD de cet enregistrement.
Donc à l'heure actuelle, je suis toujours à la recherche de quelqu'un qui pourrait m'indiquer - on ne sait jamais - où je pourrais trouver un enregistrement du Sibelius, du Triple de Beethoven et peut-être même du Double. J'ai fait toutes les démarches, j'ai tout fouillé, j'ai écrit partout, partout… Mais je n'ai pas de nouvelles à part là-bas, à Hambourg, où ils m'ont répondu que Grumiaux a bien joué le Sibelius chez eux, mais qu'ils ne l'ont pas enregistré. C'est fort dommage parce que eux me l'auraient donné…


La préparation du concert
Le jour où Arthur Grumiaux avait un concert à donner, il ne mangeait pas. Il buvait un verre d'eau ou deux verres d'eau, il demandait également qu'il y ait une bouteille d'eau dans sa loge. Il entrait furtivement dans le bâtiment abritant la salle de concert, il ne voulait voir personne, ne voulait pas serrer de mains avant de commencer parce que cela dérangeait quelque chose dans le poignet d'après lui - la main droite qui tient l'archet. Dans sa loge là-bas il n'essayait pas de jouer ce qu'il avait à jouer, il jouait uniquement du Bach, qui lui amenait la sérénité indispensable. Il jouait Bach uniquement, Sonates, Partita.
Il entrait dans la salle de concert, mais naturellement le matin il avait préparé cela avec l'orchestre ou avec un pianiste bien entendu durant les répétitions, ou la veille cela dépendait des disponibilités de ses partenaires. Mais avant le concert il ne voulait voir personne, il restait tout seul dans sa loge à faire du Bach, pour se mettre en condition.
Du reste une année - cela c'est dit dans le livre de Dom Adrien – mais il faut quand même le redire, il veut remplacer une corde à son violon - j'étais là, c'était au Festival de Stavelot - et en faisant l'opération, son canif glisse et blesse le majeur de sa main gauche - celle qui fait les notes sur les cordes ! Il se fait une estafilade - pas tellement importante, mais quand même.
Il se demande que faire et, nous voyant, il nous fait signe à mon mari et à moi - nous étions dans le couloir là-bas comme toujours avant les concerts, et on se demande ce qui lui arrive, lui qui d'habitude il ne se montrait pas au public - il cherchait quelqu'un, il nous voit et nous fait signe. Nous entrons dans sa loge et il dit : "Ecoutez, je suis très ennuyé pour mon histoire de doigt" - on lui avait mis un sparadrap un peu spécial, un médecin lui avait mis cela, mais néanmoins il ne sentait pas les cordes de la même manière - et il dit : "Je pourrai faire tout le programme prévu sauf un Quatuor de Beethoven. Celui-là je ne pourrai pas le jouer parce que le majeur est très sollicité, je ne pourrai pas mais il faudrait l'annoncer au public. J'ai demandé à Raymond Micha, le président du concours, de l'annoncer au public mais il ne veut pas, il a dit que c'est à moi de le faire"…
Mais il avait une sainte horreur de parler en public - surtout avant un concert, il perdait sa concentration en somme - et il nous a demandé : "Qu'est-ce que je pourrais bien dire ?" Alors on lui a préparé une courte phrase d'explication.
Mais il parlait assez bas, alors dès qu'il est entré en scène et qu'après nous avoir regardé d'un air désespéré, il a commencé la petite phrase que nous lui avions préparé : il y a une dame placée à l'arrière plan qui a crié: "Plus fort" ! Comme cela… vraiment grossièrement, alors il s'est arrêté, nous a regardé, a fait un geste de dépit et il a recommencé…
Le concert s'est néanmoins bien passé. Mais d'où nous étions, mon mari, mon frère et moi, nous voyons son sang qui coulait le long du manche du violon.
Le lendemain après le concert, il nous a dit : "Pour d'autres personnes cette légère blessure n'est rien mais pour moi, c'est dramatique". Cette année-là à Stavelot, il avait sept concerts à donner, il y en avait un de fait, celui de la veille, il lui en restait donc encore six à donner. Et il les a fait, il les a honoré… chaque jour, il y avait un chirurgien dans la salle qui venait mettre un pansement spécial sur son doigt blessé.


Moments d'après concerts
Mon mari, mon frère et moi nous suivions tous les concerts de Grumiaux - enfin tous les concerts qui avaient lieu en Belgique… que ce soit au nord, au sud ou au centre. Nous les avons tous vu à partir des années… 1968 disons. Mais tous, absolument tous, on quittait le bureau, on roulait en vitesse et on filait aux concerts. Nous sommes allé à Anvers, à Malines, à Gand aussi… un peu partout en Belgique.
Pour le Festival de Stavelot, nous prenions nos vacances et nous allions là-bas pour toute la période du festival. Nous descendions au même hôtel que Grumiaux, ce qui fait que nous avions quand même quelques contacts. Nous avons joué aux cartes ensemble, au scrabble.
Grumiaux était à la recherche de beaucoup d'amitié autour de lui. Il aimait d'ailleurs beaucoup mon frère, parce que mon frère aimait plaisanter - c'était un homme fort secret mon frère, mais quand il avait trouvé un auditeur… valable si j'ose dire, et c'était le cas, et bien alors il commençait à blaguer. Et ils blaguaient tous les deux, même en wallon, ils se parlaient en wallon. Enfin on a passé de beaux moments là-bas.
Après le concert, souvent nous mangions tous ensemble à la même table, alors Grumiaux était vraiment… c'était le soulagement, il était détendu, il se manifestait vraiment, il racontait des blagues… Enfin il était vraiment très très bien, grand amateur de bonne cuisine et d'un bon verre de vin - pas en abondance, mais il aimait boire un bon verre de vin en mangeant le soir. Mais les jours sans concert : en concert de l'eau, ce n'est pas possible autrement.


Concerts versus enregistrements
Qu'est-ce que je pourrais encore dire ? Il préférait le concert aux enregistrements.
Il détestait l'enregistrement parce qu'à un certain moment l'ingénieur du son ou bien lui-même demandait de refaire un tel passage et il disait que pour certaines choses ce n'est pas possible d'arrêter et de reprendre là où on est resté. Parce que c'est une pensée, une ligne, vous comprenez ? Vous faites un dessin, vous faites une ligne, si à ce moment-là on vous dit "Arrêtez !", vous ne pouvez pas reprendre à la même place. C'est très difficile de reprendre au même endroit avec la même aisance ou dans le même état d'esprit que lorsqu'on faisait le geste initial.
Lui qui jouait les trois quarts du temps tous les concertos de mémoire, qui suivait donc à chaque exécution sa "propre ligne", lorsqu'on l'arrêtait, qu'il devait recommencer là où l'ingénieur ou lui-même trouvait que ce n'était pas bien, il n'aimait pas du tout cela. Parfois on le faisait recommencer deux fois, trois fois… mais en général il rouspétait, il refusait.
Par après, il allait écouter avec l'ingénieur du son en cabine… et ils discutaient.
La dernière année où il a enregistré en 33 tours par exemple – les grands disques. Il y avait déjà trois disques qui étaient sortis : les trois Concertos de Bach, donc le 1041, le 1042 et le 1043 qui est pour deux violons. Le deuxième disque c'était les Saisons de Vivaldi et le troisième c'était le beau Quintette en ut de Schubert avec deux violoncelles.
Chaque année, je profitais de Stavelot pour lui demander de dédicacer les disques qui étaient sortis depuis un an – trois donc cette année là, il me demanda comme toujours mon avis : "Lequel des trois préférez-vous ?"
C'était assez scabreux, je dis : "Ecoutez pour moi je préfère Vivaldi, pas dans mon esprit, mais le disque, je préfère LE Vivaldi".
"Ah pourquoi ?" "Parce que là j'ai trouvé exactement l'expression que vous aviez mise lorsque vous l'avez donné ici à Stavelot. Je retrouve l'ambiance de ce soir-là".
"Ah c'est très bien, le deuxième ?" "Le deuxième, c'est le Bach".
"Ah c'est bien. Ainsi donc forcément le troisième c'est le dernier, pourquoi ?" "Pourquoi je dis ? Parce que… je ne sais pas, il y a quelque chose qui m'indispose. Je ne ressens pas l'ambiance qui avait ce soir-là au concert".
"Vous avez raison me répond-il : lors de la session d'enregistrement, nous avons essayé un tas de choses avec l'ingénieur mais il n'a pas pu obtenir ce que je lui demandait. Il n'y est pas arrivé… alors j'ai perdu patience et je suis parti, voilà".


Maredsous, la période de guerre et la libération
C'est en fait dès l'enfance que Grumiaux est rentré en contact avec l'abbaye de Maredsous.
Tout part d'un prêtre, un moine de Charleroi, le Père Boval qui souvent empruntait le train Charleroi-Bruxelles. Lors de ces voyages, il avait eu plusieurs fois l'occasion d'apercevoir ce gamin qui accompagné de son grand-père se rendait au Conservatoire de Bruxelles. Intrigué par l'enfant violoniste, le moine - qui était très sensible à la musique – a un jour sollicité l'autorisation de l'entendre. Le grand-père a obligeamment prié le gamin de jouer dans le train.
Le père Boval, conquis à l'issue de ce récital improvisé, les a convié tout deux à Maredsous, l'enfant et le vieil homme, afin de les présenter à ses condisciples.
C'est ainsi que l'histoire de l'amitié ente les moines de l'abbaye de Maredsous et Arthur Grumiaux s'est nouée.
Et lorsque la seconde guerre mondiale venue, Grumiaux a du à certains moments se cacher parce que les Allemands essayaient de l'inviter à jouer de la musique à leur profit, et que lui ne voulait pas s'exécuter – et qu'il désirait par ailleurs pouvoir rester en Belgique - cet asile monacal retiré devait lui servir quelques fois.
Il voulait effectivement rester en Belgique. Et si du reste, il a bien donné quelques concerts pendant la guerre, ce fût assez limité. Il a joué quelques fois avec le Quatuor Artis, et à part cela dans des salons privés - mais pas de grands concerts.
Il est néanmoins venu à Charleroi – enfin, c'est ce que disent nos archives. Il y est venu jouer pour un gala de bienfaisance… une ou deux fois peut-être – un gala pour les prisonniers de guerre, pour les épouses et les enfants des prisonniers de guerre. C'était pour le Secours d'hiver, je crois.
Et après la guerre, il est allé au sanatorium marin de Coq-sur-Mer. Il jouait pour les enfants là-bas, et Madame Grumiaux jouait avec lui. C'est elle qui présentait, qui expliquait la musique aux enfants.
Tout cela il le faisait bénévolement.
Il a été le premier à reprendre le violon à la libération, ce n'était même pas encore la fin de la guerre. La libération en Belgique c'était en septembre 44 - si je ne m'abuse, et déjà cette année-là, à la fin de l'année, il était à Londres. C'est comme cela qu'il a été pressenti par Columbia.
Il allait à Londres avec Léon Degraux. Il a fait bien des concerts avec Léon Degraux, ce fût son tout premier accompagnateur - à part sa marraine Ida Fichefet, évidement.


Entre violon et piano…
Grumiaux aimait beaucoup le piano également.
Et lorsqu'au sortir du Conservatoire de Charleroi, peu avant son départ pour Bruxelles, son grand-père le pressait de choisir l'instrument qui allait être sien pour le restant de ses jours – à Bruxelles, il serait impossible de continuer à mener de front les deux apprentissages puisque les cours d'interprétation, de musique de chambre, etc. viendraient se rajouter à un cursus déjà chargé – le jeune Grumiaux hésitait.
Evoquant cet épisode, il racontait toujours qu'il lui était impossible de se décider, qu'il ne savait pas, qu'il ne voulait pas choisir…
Son grand-père lui aurait dit alors que puisqu'il en était ainsi, il choisirait pour lui : "Tu as un an d'avance au violon ? Tu prendras le violon !"


Avec Clara Haskil, leur première rencontre – Prades, Festival Pablo Casals, 1952
Ils devaient jouer quelques sonates de Beethoven dont la 10ième, si redoutable. Ils travaillent l'œuvre environ une demi heure et immédiatement c'est l'entente parfaite… Le reste de l'après-midi de répétition se passe dans une pâtisserie devant une assiette de gâteaux ! L'accord entre eux est parfait, total.
Clara Haskil était toujours très anxieuse avant et pendant les concerts. Au début de leur collaboration, elle s'aperçoit un jour que Grumiaux n'avait pas de partition : c'est la panique ! Par la suite, afin de la rassurer, celui-ci prendra soin de toujours disposer devant lui une partition. Mais un jour, il l'oublie à l'hôtel… que faire ? Il prend une partition qui n'a rien à voir avec l'œuvre qu'ils doivent jouer ; il la place sur son pupitre ; Clara est rassurée… Jamais, il ne devait lui avouer cela.


Première apparition de Grumiaux aux USA – 1952
Aux USA l'usage du "Bis" est interdit. Grumiaux le sait.
Néanmoins son triomphe est tel que le directeur de la salle - craignant le pire – ordonne que l'on fasse une entorse… Et c'est devant un public en délire que Grumiaux s'exécute.


Le "sixième concerto de Mozart"
A Vienne, dans les années cinquante, la partition d'un sixième concerto pour violon de Mozart – alors que la tradition n'en connaissait jusqu'alors que cinq - a été présentée à Grumiaux. Il a enregistré l'œuvre bien qu'il avait la conviction qu'elle n'était pas de Mozart – ce qui devait être établi par la suite grâce aux travaux des musicologues. Il m'a confié que jamais il n'avait cru cette œuvre de la main de Mozart, il pensait qu'elle devait certainement être l'œuvre d'un élève français du maître.


Le "Printemps de Prague" – 1968
Les chars soviétiques envahissent Prague. Grumiaux doit y donner plusieurs concerts avec son ami Raphaël Kubelik. Devant la gravité des événements, Grumiaux interroge l'Ambassade : "oui, les concerts auront lieu". Il part donc et est accueilli à la gare par des militaires et c'est sous bonne escorte qu'il se dirige vers son hôtel. Après cela et à chaque fois qu'il doit travailler avec le chef et les musiciens, les militaires l'escorteront.
Kubelik est "prié" de partir, de quitter son pays avec sa femme, ses enfants et seulement quelques valises. Il demande à Grumiaux de signer un manifeste qu'il a soumis, pour signature, à quelques gloires du moment. Il lui demande également de ne plus se rendre à l'avenir en URSS pour y donner des concerts.
Grumiaux refuse sa signature mais donne sa parole d'honneur de ne jamais mettre les pieds en Union Soviétique. Kubelik est très choqué de ce refus d'autant que Y. Menuhin avait, lui, signé le manifeste…
Pourtant, si Grumiaux a tenu sa parole et ne s'est jamais rendu en URSS, parmi les signataires, par contre, il eu des parjures !




Témoignages Admirateurs Privilégiés : Père Adrien Nocent (1913-1996 )

Moine de l'Abbaye de Maredsous et professeur de liturgie aux Facultés universitaires Sant' Anselmo à Rome. Il était un ami de longue date d'Arthur Grumiaux.

Présenter la vie de Grumiaux en vingt minutes est une performance… aussi vais-je évidemment résumer ce qui à mon sens le caractérise le plus.

Et je dirais - il est bon de rappeler cela - que la vie d'un être humain à mon sens ce ne sont pas seulement ses activités - même les plus spectaculaires, et ce ne sont pas davantage ses gestes quotidiens, familiers, ni encore les incidents qui émaillent ces gestes familiers ; la vie d'un homme consiste plutôt en un point centrifuge qui le fait ce qu'il est, et qui n'est pas nécessairement accessible à tous, sans réflexion ni recherche.
Il s'agit de recherches difficiles, qui doivent rester délicates, mais entrer dans la vie d'un autre est toujours une activité extrêmement dangereuse et qui peut vraiment être une sorte de viol de la personnalité de quelqu'un.

Que connaîtrait-on de Grumiaux si on alignait seulement ses multiples et le plus souvent éclatantes prestations de concertiste ?
Si l'on racontait comme un secret dévoilé le temps qu'il passait à préparer un concert ? Si l'on se braquait sur les heurs que subit sa carrière, et les petitesses jalouses dont il fut hélas parfois l'objet ? Si l'on mettait en relief le don qui était sien, dès sa petite enfance – don devenu quasiment légendaire - du "la" absolu ? Si on soulignait l'arc étonnamment étendu des oeuvres qu'il exécutait ? Disons même… si on collectionnait ses billets de chemins de fer ou d'avion ? Ou si l'on s'étonnait de sa joie de conduire une voiture - alors que l'avion l'angoissait à un tel point qu'il refusa souvent des tournées aux Etats-Unis et au Japon ? Ou encore si on savourait avec lui les meilleures pâtisseries de Belgique et si on dégustait en sa compagnie les meilleurs crus ? Si on se rappelait l'une ou l'autre de ses réparties spontanées ? Si on partageait certaines de ses indignations fortes quand il se trouvait en présence d'une médiocrité acceptée ?
Et bien tout cela, et bien d'autres faits de la vie de Grumiaux, ne donne aucune vraie ouverture sur sa vie profonde. Ce n'est pas cela la vraie vie de Grumiaux.
Sa vie profonde était cachée à la plupart de ceux qui le voyait se mouvoir dans le temps banal. Dans tout cela c'est à la fois du Grumiaux mais étrangement ce n'est pas du tout lui… c'est superficiellement lui mais ce n'est pas lui.

Cependant pour le connaître, on ne peut pas faire l'économie de rappeler qu'il était carolorégien - plus précisément fleurusien d'éducation - et fier de sa qualité… qu'il aimait d'ailleurs à manifester parfois en utilisant la langue wallonne spécifique de son pays. Il aimait cela, il avait entendu cette langue tout jeune lorsqu'il habitait une maison toute simple dans l'un de ces quartiers ouvriers wallons où l'on se crie dans le rue - et sans recherche de mots - ce que l'on croit devoir se dire d'agréable ou de moins agréable, et où les commères concurrencent à belles dents les petits journaux locaux de l'époque.
Grumiaux est né le 21 mars 1921 à Villers-Perwin – qui est un petit village très modeste bien qu'il abrite le château des Dumont de Chassart. Puis ce fût Fleurus où sa mère se transféra ensuite et où Arthur grandit. Sur le territoire de l'entité, il y eût deux batailles : l'une dans laquelle Luxembourg, le Maréchal de France, vainquit les Hollandais et les Autrichiens en 1690 ; l'autre où Jourdan, lui aussi Maréchal, défit les Autrichiens en 1794.

Tout petit Grumiaux fut entouré de femmes. Il faut retenir cela, il fut entouré de femmes admiratrices : sa mère, sa grand-mère maternelle et surtout la tante Ida. Cette tante Ida jouait du violon dans un cinéma de Charleroi - le cinéma était muet à l'époque - et elle aimait ce jeune enfant plus que tout. En fait son mariage avait été raté et elle rejetait toute son affection sur le petit Grumiaux : lors de la naissance avant date de l'enfant, elle était là par hasard avec son fiancé et c'est sans doute à la présence de ce fiancé qui s'appelait Arthur que ce prénom, rare dans la famille, a été choisit pour notre Maître.
Je crois que le petit Arthur n'eut pas une enfance ordinaire toute occupée de jeux et de compagnonnage, il n'a pas eu une jeunesse comme tout le monde : il n'a pas connu par exemple les imprudences habituelles de l'enfance qui font crier les mamans d'angoisse et qui tout de même forment leurs petits. Je ne crois pas qu'il ait jamais pratiqué aucun sport un peu dangereux comme la natation ou même connu la violence relative du football… Ce n'était pas un homme des sports violents, et je ne lui ai jamais connu le goût du risque qui devrait cependant caractériser un jeune garçon, surtout à notre époque.
Non, rentré de l'école, il retrouvait son grand-père et ses leçons de musique et d'étude : une éducation d'enfant sage qui cependant ne l'a pas détruit mais qui lui a donné incontestablement une vision sérieuse de la vie, et surtout qui a décuplé sa sensibilité dans une sorte de solitude relative.

On peut attribuer à cet entourage à majorité féminine (qui sera conquise au-delà de toute mesure par les premiers succès de musicien de l'époque) son besoin - le plus souvent voilé, mais qui était évident - de tendresse. Tout cela me semble apparaître un peu sur la photo du petit Grumiaux, du petit Arthur qui est photographié debout sur un fauteuil et qui a cependant dans le regard quelque chose d'un peu mélancolique.
Heureusement, il y avait également l'énergie du grand-père. Si celui-ci lui apprit les rudiments du violon, il fit également plus que cela : c'est lui qui a rétabli l'équilibre dans l'entourage du jeune enfant entre la tendresse et la fermeté.
On retrouvait d'ailleurs dans le caractère de Grumiaux quelque chose de son grand-père : une fierté assez vite agacée quant il croyait, à tort et à raison, qu'on lui avait manqué d'égard. Et ce jeune élève du Conservatoire de Bruxelles fera déjà montre d'une hautaine dignité dans une lettre qu'il écrivit le 1ier décembre 1932 en réponse à des réprimandes disciplinaires que le directeur Joseph Jongen lui adressait par écrit. Sa réponse justificative fut polie mais sèche, et elle fit dire au secrétaire du Conservatoire, qui était Jean Vanstraelen à l'époque, à Alfred Dubois, le professeur de Grumiaux : "Il me semble que votre élève n'a pas très bon caractère". Ce à quoi le professeur Dubois répondit du tac au tac : "Vous voulez sûrement dire, cher Monsieur, qu'il a du caractère".

Mais avant de fréquenter le Conservatoire de Bruxelles, Grumiaux avait été admis très jeune au Conservatoire de Charleroi où il fut choyé par Monsieur et Madame Henri. Qui allèrent jusqu'à se rendre avec lui chez un tailleur pour lui faire confectionner un costume seyant, bien fait, à sa mesure, qui lui permette d'aller donner un concert à la Cour de Belgique.
Il travailla très bien dans ce Conservatoire, il pu y développer ses talents de violoniste… mais aussi de pianiste. Il connut en effet de grandes hésitations à choisir sa vraie carrière - il restera d'ailleurs toujours un excellent pianiste. Lors de ce choix difficile, ses maîtres tentèrent bien de l'aider, mais c'est l'intervention et l'autorité de son grand-père – qui tel une sorte de vieux capitaine tenant le cap d'un navire pris dans la tourmente – qui fût finalement décisive… lorsque, sans appel, il déclara : "Il y a beaucoup plus de pianistes que de violonistes, tu dois choisir donc le violon".
Grumiaux a toujours été très reconnaissant - je le sais, je l'ai entendu en parler expressément - envers ce Conservatoire de Charleroi où il avait reçu sa première formation et son élan. De plus, c'était le Conservatoire de son pays : Grumiaux n'a jamais renoncé à son pays de Charleroi, de Fleurus et de Villers-Perwin. Il était vraiment de ce pays et il y tenait.

Personnellement, je fis surtout sa connaissance quand il passa au Conservatoire de Bruxelles lors sa première visite à Maredsous. Il avait rencontré un de mes confrères dans un train et celui-ci l'avait amené à l'abbaye avec son grand-père… que j'ai donc connu aussi. Le grand-père pilote, il était le type du vieux capitaine de vaisseau, assez sec, assez dur, auquel il était difficile de résister. Quand il avait décidé quelque chose, je pense que le Souverain Pontife pouvait bien intervenir, c'était inutile : il aurait été repoussé avec fracas, avec tout le monde. Il avait décidé, c'était fini - une sorte de père éternel de la famille.
J'ai donc rencontré Grumiaux à cet instant charnière de sa vie et nous avons gardé depuis lors une très grande amitié - toutes ces années furent pour moi l'occasion de mieux le connaître.
J'avais déjà entendu parler de ce tout jeune violoniste de 11 ans, et je m'aperçus vite qu'il avait l'étoffe d'un maître. Ce qui me frappa - et ce qui ne cessera jamais de distinguer Grumiaux - c'est que déjà à 11 ans, il n'était pas "Grumiaux qui était violoniste", mais il était "le violoniste Grumiaux". C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de distinction réelle entre le violon et lui. C'était lui, la musique et le violon… c'était Grumiaux.
Cette disposition n'est pas une chose expliquée, ou explicable, et c'est pourquoi en fait durant toute sa vie il s'est montré si peu loquace. Cela fera un peu le désespoir des journalistes et de tous ceux qui voulaient l'interviewer : cela tournait court très vite. C'est un exercice qui l'a agacé jusqu'à sa mort car ce qu'il avait d'important à communiquer, il se réservait de l'exprimer en faisant chanter son violon. Là il laissait libre cours à son expression ; pour le reste, il n'aimait pas s'user inutilement dans des bavardages.

Je me souviens quand il est venu à Maredsous ces premières fois.
A Maredsous à l'époque, je ne connais pas les détails mais on avait une sorte de recette pour fabriquer des violons. Et il y avait là un brave homme - qui à mon sens était plus ébéniste que luthier - qui a commencé à fabriquer quelques violons… Et j'en ai mis un dans les mains de Grumiaux : je vois encore son geste - le geste qu'il a gardé toute sa vie, j'ai toujours vu ce geste-là - il prenait le violon et glissait la main sur le manche… Je le vois encore dire : "Je n'aime pas ce manche"… Evidemment pour faire sonner un violon, on sait très bien qu'il suffit de mettre les cordes un tout petit peu plus haut : cela sonne un peu mieux mais alors évidemment les cordes deviennent comme du caoutchouc. Je le vois encore… et puis il joue deux notes, il dit : "Non". C'était terminé.
C'est tout à fait intéressant, et c'était aussi sans appel… comme son grand-père.

La préoccupation majeure de Grumiaux sera toujours la sonorité, bien davantage que l'acrobatie violonistique. Déjà tout petit, à 11 ans, quand il jouait une partita de Jean-Sébastien Bach, on devinait déjà chez lui une recherche d'expression dans le respect absolu du tempo et du style. Il avait déjà un style - il n'y a que lui qu'il l'aura comme cela d'ailleurs : deux mesures d'une Partita et on le reconnaît immédiatement !
Et disons-le sans plus attendre : à mes yeux - peut-être que je me trompe mais je crois que je ne suis pas le seul à le penser - Grumiaux sera de son temps.
Et il le reste, et il devrait le rester pour la plus grande utilité de notre époque. Il a été une sorte de contre-révolutionnaire qui se méfie du vide que peut comporter la recherche effrénée de l'acrobatie musicale. Il est clair que les nouvelles techniques de l'enseignement - et tout récemment encore - ont certes le mérite de permettre à l'élève de dépasser assez vite les difficultés violonistiques d'une partition mais Grumiaux n'a jamais prétendu et ne voudra jamais être un champion de la vélocité et de la virtuosité.
Il voudra être, et a été dans presque toutes ses interprétations, le champion de la sonorité souple, adaptée à ce qu'il croyait être la restitution d'une phrase dans le contexte d'une œuvre. C'est pourquoi il a toujours eu en suspicion les concours : il les trouvait utiles mais il en avait peur. Durant toute sa vie, et même quand furent créés à Namur - malgré de très mesquines et spectaculaires contestations - ses cours de perfectionnement, il n'a jamais cessé de protester contre ceux-ci.
Il s'élevait également contre les interprétations copiées grâce aux enregistrements sur d'autres interprètes aussi grands soient-ils. Il exigeait pour ses élèves des partitions nues, sans aucun doigté : ils devaient eux-mêmes trouver leur doigté, celui qui leur semblait le plus approprié à ce qu'ils voulaient exprimer selon la constitution de leurs mains et de leurs doigts.
Je crois que Grumiaux laisse ici un message - qui est peut-être un peu dur - qu'il a expliqué dans une interview en signalant ce qu'il appelle "la crise du violon". Cette crise du violon se résumait surtout pour lui dans un manque de personnalité du jeune musicien et dans la manie facile de l'imitation - dont il avait horreur.
Là-dessus il pouvait être brutal. Je me souviens d'un jeune violoniste, à Namur au cours de perfectionnement, lors d'une interprétation Grumiaux l'arrête : "Il ne s'agit pas de refaire ce que je fais. Si je vous ai fais l'interprétation c'était pour tenter de vous montrer comment vous deviez essayer de comprendre quelque chose… Donc, maintenant ne refaite pas cette interprétation tout de suite, rentrez chez vous, réfléchissez-y pendant une heure ou deux et puis refaite-la. Mais ne copiez pas, cela n'a aucun sens, c'est mauvais. Ce que vous venez de faire est mauvais parce que vous m'avez copié".

Maintenant retournons un peu en arrière : Grumiaux qui avait eu une enfance inhabituelle, déjà orienté vers une maturité précoce mais sans vieillir, eut aussi une enfance musicale également inhabituelle. Au moment où il terminait ses études, il n'eut pas dans sa vie une sorte d'hiatus entre le Conservatoire et le début d'une grande carrière épanouie. Chez lui cet épanouissement fut pratiquement immédiat, il est passé du Conservatoire à la renommée, rapidement, sans hiatus : sorti de l'écaille de l'œuf musical il n'a jamais balbutié, il a directement commencé à chanter à pleine voix.
Et le voici donc, tout jeune encore, en compagnie de grands chefs d'orchestre et de partenaires prestigieux. Je l'ai bien connu à ce moment-là, et s'il n'en a jamais tiré d'orgueil à aucun moment non plus il n'a semblé troublé par tous ces grands qu'il côtoyé. Cela lui semblait absolument naturel et je ne lui ai jamais entendu faire une réflexion craintive ou étonnée à ce sujet !
Inconscience, naïveté ? Je ne crois pas. Plutôt chez lui une joie de vivre finalement en plein dans la musique qui était sa vie. Et cette musique qui est en lui, elle lui permet de s'exprimer en devenant de plus en plus son vrai et presque exclusif moyen de communication.
C'est ce qu'il recherchait, comment communiquer quelque chose, si il devait jouer devant une unique vieille femme dans une salle c'était pour lui un devoir sacré de lui communiquer quelque chose comme si il y avait eu deux mille personnes, c'était l'interprète d'une oeuvre et là jamais il n'entendait la trahir.
Je me souviens de son énervement quand, assistant par hasard à une célébration chez nous, il entend le président de la célébration chanter mal. Il me dit : "Ce n'est pas parce qu'il chante mal, c'est parce qu'il n'a pas préparé ce qu'il doit chanter. Il n'a donc pas le sens de ce qu'il fait". Il était vraiment furieux. Il avait raison : "Il n'a pas le sens de ce qu'il fait, sinon il exprimerait ce qu'il a à dire". Tout à cette joie, tout à cette découverte en somme, il n'a pas le temps de se regarder, il n'a pas le temps de réfléchir son cas dans une auto-psychanalyse, mais il vit et il vit intensément ce qu'il joue. Il réfléchira avant, il réfléchira après, pas quand il joue, il jouera intensément.


Il faut rappeler aussi de grands accompagnateurs et parmi ceux-ci il y avait Clara Haskil, il y avait Arrau, il y avait Léon Degraux qui je pense est un carolorégien qu'il aimait beaucoup et Hajdu qui l'accompagna sans doute le plus souvent, mais il en est un autre ici présent, qui donna plus de quarante, quarante-deux, quarante-cinq concerts avec lui, je vais nommer le maestro Eugène Traey qui est ici parmi nous et qui nous a parlé ce matin et s'apprête à nous donner quelques souvenirs personnels.

Evidemment une telle carrière fulgurante ne peut pas se réaliser sans des rencontres qui aidèrent puissamment tel son éminent professeur Alfred Dubois, Georges Enesco, dont il apprécia mieux plus tard les conseils, des importantes personnalités musicales, aussi des admirateurs et admiratrices comme Madame Marie-Thérèse Ullens de Schoten mais tout serait faussé si l'on ne mettait pas en avant sa rencontre avec Amanda Webb qui devint sa femme et n'hésita pas à sacrifier sa propre carrière, elle était première violoniste du quatuor belge, au service de celle de son mari.
Grumiaux était arrivé en fait dans le monde musical comme un petit provincial - un petit provincial très déluré déjà - mais malgré tout il était là. Déluré pour la musique mais pour le reste n'ayant vraiment pas beaucoup de sens de la vie du monde - choyé, entouré de femmes qui lui préparaient tout, etc. Il n'était pas aguerri pour la lutte.
Et là sa femme l'a aidé puissamment. La culture d'Amanda Webb et sa sensibilité musicale ont transmis à Grumiaux une confiance qui lui donnait de l'assurance : il me dit une fois qu'il considérait sa femme comme l'un des meilleurs critiques et il n'était pas rare lors de la préparation d'un concert, j'ai assisté à cela, qu'il l'appela , l'a fit monter pour écouter un trait et lui demander ce qu'elle en pensait, il l'interrogeait surtout sur la sonorité de son violon.
Cette sonorité devint de plus en plus pour lui une continuelle préoccupation, une angoisse quasi - et une torture aussi pour ses luthiers il faut bien le dire, l'un deux reconnaît que Grumiaux se trouvait parfois troublé par un défaut de sonorité que personne d'autre que lui ne sentait à certains moments… En fait cela semblait pratiquement une manie d'artiste mais finalement le luthier lui-même constatait qu'il avait raison, il entendait des sonorités que d'autres n'entendaient pas facilement.

Ensuite, il fut professeur - à la suite d'Alfred Dubois. Est-ce qu'il était bon ou mauvais professeur ? On a dit un tas de choses là-dessus, on l'a souvent critiqué et cependant il y a des témoignages détaillés comme ceux de Mademoiselle Quersin qui a été très longtemps son assistante et professeur-adjoint, et ceux de beaucoup d'autres qui affirment exactement le contraire.
Seulement il était lui Grumiaux. Ce n'était pas un professeur prêt-à-porter, il fallait écouter ce qu'il disait et il répétait au maximum deux fois une remarque. Après deux fois si on n'avait pas compris, il laissait tomber. Il était comme il était, mais quand il sentait devant lui un vrai disciple et c'était le cas de Toyoda par exemple, il devenait comme un père pour lui. Allant, s'il n'y avait personne à la maison, jusqu'à lui faire la cuisine et partager avec l'élève ce qu'il avait préparé.
En tant que professeur, il fallait le suivre et essayer de comprendre ce qu'il disait.

Voilà je ne vais pas continuer, déjà le temps est passé mais j'ai tenté de présenter Grumiaux suivant les caractéristiques essentielles de sa personnalité, et à travers le message qu'il donne. Notre époque est quand même portée par une musique de technique, de vélocité et je pense que la "pensée avant une interprétation" commence à manquer et que nous risquons ce que Grumiaux appelait la "musique carte postale". Cela l'angoissait très fort et je pense que c'est un message qu'il nous donne et auquel nous devons réfléchir profondément.
Sa sonorité ne passe pas… et, même après sa mort dans la nuit du 15 octobre 1986, aujourd'hui encore nous ne cessons de l'entendre avec une émotion profonde faire chanter son violon avec son ampleur et sa sonorité typique - qui est vraiment sienne et qui fait qu'on le reconnaît au milieu de dix solistes. On entend… et on le reconnaît "c'est Grumiaux", même si le speaker ne dit pas qui vient d'interpréter la sonate ou le concerto.
Je crois que c'est une grande joie que nous ayons pu consacrer toute cette journée à sa mémoire.
Merci bien.




Témoignages Admirateurs Privilégiés : Pierre Patigny

Administrateur de la Fondation Grumiaux et conseiller de l'association AREMI.
Violoniste et archetier, c'est à ces deux titres qu'il a été amené à rencontrer Arthur Grumiaux.


"La partie la plus importante du violon c'est... l'archet".
"Ce ne serait rien de jouer du violon, s'il ne fallait pas aussi jouer de l'archet en même temps".

La souplesse et une position naturelle sont les bases du jeu.
"Laissez sonner votre violon, il ne demande que cela. C'est vous qui l'en empêchez… détendez-vous".
"Inutile de vous balancer pour montrer ce que vous voulez que l'on entende. Votre musique ne doit pas être vue mais entendue. Par ces mouvements du corps qui "participe", vous ne cherchez qu'à faire voir ce que vous n'arrivez pas à faire entendre. Ne battez pas la mesure avec les pieds !"
En se concentrant sur l'amélioration de l'expression audible de la musique, les mouvements théâtraux ne seront plus nécessaires. Ce sera autant d'énergie en plus disponible pour l'expression musicale, et il en faut beaucoup.

Certains ont reproché l'apparente impassibilité de Grumiaux quand il jouait.
Si ces gens avaient mieux écouté, ils auraient été émerveillés par la manière dont le message musical était rendu, mais en étaient-ils capables ?
"Si quelqu'un ne sent pas la musique, s'il ne la comprend pas, aucune explication ne pourra l'aider à comprendre. Si quelqu'un sent la musique, s'il la comprend, toute explication est superflue".
Ce sont les phrases mêmes de Grumiaux. Elles expriment parfaitement son éthique de l'enseignement et de la musique.
Mutatis mutandis, elles résument avec une certaine brutalité au bénéfice de la clarté ce que Nicolas Boileau écrivait il y a plus de trois siècles dans son Art Poétique : il faut en effet "du ciel l'influence secrète", il faut qu'à la naissance "son astre l'ait formé poète".

Apprendre la technique d'un instrument n'est pas chose facile, mais c'est à la portée de quelqu'un d'adroit et volontaire. Pour ensuite faire de la musique, il est de plus nécessaire de la ressentir.
Par exemple : les mouvements de tonique à dominante ou de dominante à sus-dominante, c'est un véritable sentiment physique, issu des nombres très exacts de vibrations que le cerveau enregistre et intègre comme les éléments d'une équation mathématique. Il en ressent toutes les harmoniques et les compare, en extrait les battements et tout ce qui forme le timbre. La musique est la poésie des mathématiques. On la ressent comme on sent qu'un escalier monte ou descend, qu'un plancher est horizontal ou incliné, comme une équation se développe dans un sens ou dans un autre.
La préparation technique est nécessaire, et particulièrement au violon. Au piano en effet, si l'on pose le doigt sur une touche on a déjà un son correct et juste. Tandis qu'au violon, les préliminaires nécessaires à la production d'un son correct sont déjà un obstacle souvent insurmontable.
Ensuite vient le problème de la justesse, dont la difficulté, contraire-ment au piano, varie avec la tessiture ! Nouvel obstacle tout aussi ardu. Chaque solution dépend d'une représentation mentale correcte et doit aboutir à l'instauration d'automatismes tellement bien ancrés qu'ils en deviennent quasi inconscients. Grumiaux disait : "Ce n'est pas difficile, il suffit de le penser. Si vous le pensez bien, vos doigts n'auront pas de difficultés à le jouer". C'est lumineux, il parlait de cette représentation mentale.

Cependant, dès le début le sens musical se fait sentir. "Du ciel l'influence secrète..." (Boileau) est irrésistible. On naît musicien, on ne le devient pas. Etant lui-même passé par les stades de début des études, Grumiaux comprenait que ses élèves imitent le Maître qu'ils s'étaient choisi et qu'ils admiraient (c'est la base de la pédagogie). Mais lorsqu'ils arrivaient en fin d'études, il les poussait à trouver par eux-mêmes une manière d'interpréter qui vienne de leur personnalité propre. Il nous aidait à trouver des doigtés et des coups d'archet. Il nous montrait comment profiter d'un demi-ton pour effectuer un changement de position qui soit inaudible. Il était même heureux d'aider un élève à écrire une cadence pour un concerto de Mozart !
Si l'on imitait un tic, un défaut ou une mauvaise tournure, il réagissait violemment et corrigeait la faute de jugement. Lorsque, dans une pièce de musique, un motif ou une phrase se répétant, l'élève la jouait deux fois de la même façon, instantanément le Maître disait : "Mais cela vous l'avez déjà dit ! Donc la deuxième fois n'est qu'une redite sans intérêt. Trouvez donc une autre façon de le redire qui soit intéressante !"
Nous apprenions à utiliser ce qu'il appelait "la surprise harmonique" pour accroître l'intérêt de notre interprétation. Il voulait qu'on ne se limite pas à la logique technique du violon mais qu'on trouve la logique naturelle de la musique, qu'on en dégage les grands appuis architecturaux. Cela donnait tout de suite une ampleur insoupçonnée à la musique. Il savait que les plus grands avaient été influencés, qu'ils avaient copié leurs maîtres, puis après s'en être ainsi nourris et avoir senti passer en eux le courant de la tradition où ils voulaient plonger leurs racines, tout naturellement ils avaient dégagé leur personnalité sans renier leur origine. Grumiaux lui-même avouait que la compréhension profonde de l'enseignement qu'il avait reçu d'Enesco lui avait pris des années.

Bien que tout à fait conscient de sa propre valeur, Grumiaux ne se considérait pas comme le point ultime et insurpassable de l'art du violon. Tout comme ses prédécesseurs, Dubois, Ysaÿe, Vieuxtemps, etc. il a montré le vrai chemin de la compréhension musicale avec intégrité et une parfaite honnêteté intellectuelle. On continuera à chercher dans ce sens.
A la session 2001 du Concours Reine Elisabeth de Belgique, on a encore entendu des beautés jusqu'ici inconnues dans des oeuvres de Saint-Saëns, Tchaïkovski et même Mozart ! De toute évidence, ce n'est pas fini. Le concerto de violon a encore un bel avenir.

Platon disait : "L'échelle musicale, l'harmonie est consonance". En fait, un seul son contient toutes les possibilités musicales. Pythagore, comme tous les mathématiciens de son temps connaissait la musique. Il tenait le mode Dorien pour la meilleure structure musicale de base, c'était le Diatonique Vulgaire. Hérité de l'Egypte ancienne, il a survécu aux tentatives des autres modes. Bâti sur le tétracorde, il a sans nul doute amené le violon que Grumiaux appelait le plus tonal des instruments : 4 cordes accordées en quintes, jouées avec quatre doigts, l'octave entre les doigts extrêmes posés sur deux cordes contiguës. Il disait: "Le violon est fait pour chanter".
Pour cette raison, il n'a pas accepté de jouer des oeuvres plus récentes que Stravinsky, Berg, Bartok ou Walton.

Un jour il m'a confié : "Ce serait formidable de pouvoir donner un cours de musique de chambre au lieu d'un cours de violon !" Ce qui montre bien chez lui la prédominance du souci musical sur la technique violonistique.
Aucun problème technique ne devait être audible, seule la musique comptait…


Pierre Patigny,
fidèle disciple et archetier du Maître.




Témoignages Admirateurs Privilégiés : P. Abbé Ambroise Wathelet

Osb de l'Abbaye de Maredsous et vice-Président de la Fondation Grumiaux
Violoniste amateur. Lors de visites de Grumiaux à l'Abbaye, il a eu à plusieurs reprises l'occasion d'interpréter des œuvres de musique de chambre avec lui.


L'explication des relations entre Monsieur Grumiaux et l'Abbaye de Maredsous vient du fait que, déjà enfant, il venait à Maredsous en compagnie de son grand-père.
Et puisqu'il appartenait à une famille plutôt modeste au point de vue matériel, on s'était intéressé à lui et au problème de sa formation, et on avait trouvé une famille qui a contribué au financement de ses études… alors, qu'il était tout jeune encore. Il a toujours été très reconnaissant de cela à l'Abbaye, de ce geste que la congrégation avait fait à cette époque.
Et plus tard, il devait revenir régulièrement à l'Abbaye…
Il venait ainsi passer un jour ou deux, pour se détendre et puis rencontrer des amis.
La communauté comptait à ce moment-là parmi ses membres le Père Adrien Nocent qui était violoniste ; Grumiaux avait tout naturellement établi des liens plus particuliers avec cet homme qui bien que musicien amateur, partageait avec lui un grand amour du violon. C'est par lui que j'ai eu également l'occasion de faire connaissance et d'entrer en relation avec Arthur Grumiaux.
Par la suite, nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et j'ai notamment, en compagnie du Père Nocent, eu l'occasion de rendre visite au couple Grumiaux dans leur villa de Rhôde Saint Genèse.

C'est lors d'une de ces visites que j'ai pu constater à quel point il prenait à cœur son art.
A Maredsous à cette époque, nous connaissions très bien le Ministre Harmel : Pierre Harmel - dont le frère avait été moine chez nous, prieur de l'Abbaye et qui ensuite était mort dans les camps de concentration en Allemagne. Un jour, Grumiaux ayant organisé, une réception pour Monsieur et Madame Harmel, et il nous avait demandé, au Père Adrien Nocent et à moi-même, de venir dès le matin passer la journée avec eux.
Il cuisinait - il aimait bien de cuisiner - il avait donc préparé lui-même un petit repas durant la matinée… et ce qui est vraiment impressionnant c'est qu'à ce moment-là, vers deux heures de l'après-midi, il nous a dit : "Maintenant, vous faites tout ce que vous voulez, moi je dois aller travailler. Le Ministre vient à 5 heures, on va lui donner un petit récital, et je désire que vous me laissiez tranquille"…
Donc, un homme de cette qualité-là - c'était dans les années 1950 ! - éprouvait néanmoins toujours le besoin d'aller travailler - et pendant trois heures ! - pour préparer ne fusse qu'un "petit récital".
Cela m'a fort impressionné, du point de vue de l'exigence qu'il avait vis-à-vis de lui-même, pour la qualité de ce qu'il voulait exprimer, vis-à-vis de ce qu'il ressentait…



Ensuite, j'ai eu personnellement l'occasion de suivre Grumiaux dans différentes circonstances.
Notamment à l'époque où on lui a demandé de s'intéresser au Festival de Stavelot. Il s'est engagé très profondément dans la vie de ce Festival ; et les années où il y participait, il nous invitait. Le Père Nocent et moi nous avons été un certain nombre de fois assister aux concerts du Festival de Stavelot. Après les concerts, on prenait un repas avec lui, on commentait, etc. C'était très agréable.

Une année, il était très préoccupé à propos du Festival de Stavelot : il avait constaté que dans le programme qu'on établissait - qui était assez classique - on jouait en entrée les oeuvres les plus "classiques", et ensuite de la musique un peu plus "moderne". Et il avait constaté qu'à l'interruption un certain nombre de personnes du public - ayant entendu la partie classique, Beethoven, Mozart, Haydn, Schumann, etc. - partait. Certains partaient et cela le gênait. Un jour, il a annoncé au début du concert qu'il inverserait le déroulement du concert parce qu'il désirait faire entendre au public de la musique plus contemporaine… à cette époque-là, parce qu'il y a trente ans de cela, cela devait être du Bartok. Il avait donc le souci d'éduquer dans un certain sens le public à l'évolution de la vie musicale telle qu'elle se développait dans le monde.



J'ai eu également l'occasion de le rencontrer plusieurs fois à Rome. Le Père Nocent était professeur à notre monastère universitaire de Rome, moi-même j'ai travaillé là pendant onze ans, et il est venu plus d'une fois donner des concerts à Rome. Vous connaissez comme moi la qualité des concerts qu'il pouvait donner et vous pouvez imaginer le privilège que nous avons eu le jour où il a obtenu du chef d'orchestre l'autorisation que nous assistions à une répétition générale. Il jouait, si je me rappelle bien, un Concerto de Mozart, qu'il interprétait d'une façon exceptionnelle, et nous avons pu le voir travailler avec cet orchestre qui était au fond dans l'ensemble assez jeune. Le chef d'orchestre, surtout était assez jeune, et il était tout à sa dévotion - ce qui n'a pas toujours été le cas de tous les chefs d'orchestre avec qui il a été amené à travailler. Ils ont joué une première fois, et Grumiaux est intervenu pour expliquer comment lui ressentait et concevait l'interprétation d'un Concerto de Mozart - non seulement pour lui mais aussi pour l'orchestre… En une heure et demie de temps, il a transformé cet orchestre et c'était vraiment un régal. Nous avons eu la joie de voir comment un homme de cette qualité-là, qui aimait partager ce qu'il faisait, est parvenu à transmettre à l'orchestre qui l'accompagnait, la qualité musicale qu'il fallait atteindre pour soutenir ce que lui avait à donner. Il ne disait pourtant pas énormément mais il jouait, il montrait au violoniste voilà comment j'interprète un tel trait, ou aux différents membres, c'était surtout cela et pour l'ensemble, la cohésion de l'orchestre, etc.



Une chose aussi dont j'ai gardé un très bon souvenir, c'est qu'un jour qu'il était à Maredsous, où nous avions à ce moment-là avec quelques moines - dont un assez âgé d'ailleurs qui faisait l'alto - un quatuor d'archets. Nous lui avons proposé de jouer un quatuor avec lui - entre nous bien sûr. Alors bon, on était un petit peu intimidé, mais enfin il a accepté tout de même.
Comme il avait beaucoup d'humour, quand nous étions en train de nous préparer - on avait décidé de jouer le Quatuor "La Chasse" de Mozart - il nous a dit : "je vais d'abord vous montrer comment jouent mes élèves au conservatoire de Bruxelles". Et il s'est mis à jouer en "grinçant"… comme nous allions le faire. Ensuite, nous avons commencé à jouer : un régal.
Evidemment le Père Nocent qui habituellement était le premier violon de notre petit quatuor familial du monastère, a pris les partitions du second violon : il était normal que Grumiaux prenne le premier violon. Le Père Nocent raconte lui-même dans son livre qu'à un moment donné il s'est embrouillé, et que Grumiaux tout en continuant à jouer sa partition, est venu près de lui lui chantonner sa partie de second violon pour le remettre sur pied ! Extraordinaire.
Voilà ceci, c'était pour montrer comment il savait être brillant, allant dans tous les milieux et puis sachant être tout à fait familier et amical avec ses proches, ceux qu'il aimait bien.

Il y avait évidemment de grosses différences de qualité de jeux entre nous. Nous étions des amateurs, le Père Nocent également, nous n'avions pas fait le Conservatoire. Nous jouions en famille, mon père m'avait donné un professeur de violoncelle quand j'étais petit et nous avons appris comme cela. Mais nous faisions beaucoup de musique en famille.
Evidemment chez quelqu'un comme Arthur Grumiaux, la technique ne fait plus aucun problème donc il peut exprimer tout ce qu'il ressent comme il le veut je dirais presque. Ce qui n'est pas le cas pour un amateur qui est parfois en train de peiner un petit peu sur une technique qui n'est pas toujours facile. Et lui qui vivait entièrement dans ce monde-là, il avait une sensibilité étonnante, tout le monde connaît la qualité d'interprétation de la musique et spécialement de la musique de Mozart. Il avait un vibrato exceptionnel, une perfection dans ce qu'il jouait qui était remarquable. Et de plus, mais de cela le Père Nocent a plus parlé avec lui que moi, il était très exigeant sur la qualité de l'instrument dont il jouait : il faisait souvent retoucher son chevalet, son archet, etc. Tout devait être parfait.

Et j'ai encore aussi un bon souvenir de lui lors d'une de ses visites à Maredsous.
Il a plus d'une fois donné un petit récital à la communauté, tout à fait dans l'intimité. Un jour, il est venu chez nous avec Marcel Gendron, qui était violoncelliste. Ils étaient assez liés je pense, ils avaient édité un disque ensemble, le Double Concerto de Brahms. Grumiaux s'est mis au piano et il a accompagné Gendron. Je ne connaissais absolument pas ses talents de pianiste. Et s'il n'était pas aussi brillant que le violoniste qu'on connaît, c'était quand même assez exceptionnel. Gendron aussi était un homme très gentil, très sympathique ; et étant violoncelliste moi-même j'ai beaucoup parlé avec Gendron ce jour-là.



Souvent après les concerts nous parlions. J'étais émerveillé évidemment, je lui disais : comment parvenez-vous à nous émouvoir à ce point-là ? - parce qu'il était vraiment exceptionnel. Et alors, il était très simple, il prenait un ton très familier - il aimait beaucoup plaisanter, un bon wallon à ce point de vue-là - et il ne s'expliquait pas énormément au fond… Mais il transmettait à la fois une sensibilité exceptionnelle et une technique remarquable. Moi j'étais stupéfait qu'il doive encore étudier étant donné ce qu'il savait jouer.

La seule personne qui lui aie adressé des critiques dont j'ai été témoin, c'est sa femme. Elle a joué un rôle énorme, elle était une excellente critique musicale, elle était violoniste elle-même. Souvent on repartait avec elle en attendant qu'il aille se changer et qu'il vienne nous rejoindre pour le repas, et elle donnait des appréciations extrêmement précises.
Lui prenait cela très bien, ils s'entendaient très bien. Il avait une énorme confiance en son épouse pour l'aider à ce point de vue-là. Je veux dire, attirer son attention sur une petite défaillance comme tout grand artiste peut avoir dans telle ou telle chose. A mon sens, pour autant que j'en ai pu être témoin, cela ne faisait aucun problème, et je pense qu'elle a eu une très grande influence, elle l'a fort encouragé parce que malgré tout une carrière de grand artiste comme cela, ce n'est pas facile tous les jours. Affectivement parlant et psychologiquement parlant, elle a dû jouer un très grand rôle.
Elle avait beaucoup d'humour, elle était australienne - ou néo-zélandaise, je ne m'en rappelle plus exactement - mais elle avait fait son éducation en Angleterre. Ils se sont rencontrés, lorsqu'elle est venue en Belgique. C'était une femme charmante à l'esprit un peu caustique, ayant l'humour anglais et aimant bien en peu taquiner les gens… mais toujours très gentiment. Elle recevait d'une façon tout à fait charmante.
Elle avait renoncé à sa propre carrière - à moi elle n'en a pas parlé parce que je ne l'ai pas connue durant cette période-là, si vous voulez. C'est pour cela que – comme je crois l'avoir dit dans la petite introduction que j'ai faite à la publication du Père Nocent - je regrette que celui-ci n'ait pas pu écrire le chapitre qu'il comptait lui consacrer.



Je n'ai pas connaissance de sa période de professeur ici à Bruxelles. J'ai eu quelques échos par Philippe Koch qui avait une grande admiration pour lui.
Il y a eu à Maredsous, après le décès de Madame Grumiaux, une célébration liturgique en souvenir de Monsieur et Madame Grumiaux - où la Reine Fabiola a tenu à assister, d'ailleurs - et le Trio Grumiaux auquel appartient Philippe Koch est venu également. Ils ont joué à l'Offertoire, et à la fin de l'Eucharistie, d'une façon remarquable. Ils ont vraiment su créer une atmosphère très recueillie et très riche en émotions, qui évoquait bien le souvenir de Grumiaux… celui que l'on aime.