Arthur Grumiaux à dix-huit.
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La partie "concerts" de la section Galerie.

Les deux vidéos de la partie "Vidéo" de la section Galerie.


3. L'éclosion rapide d'un tempérament musical


Le petit violoniste de Fleurus | Conservatoire de Charleroi 1926-1932 | Alfred Dubois | Le Conservatoire royal de musique de Bruxelles (1932-1941) | A Paris, chez Georges Enesco | Les premiers vrais concerts | De nouveaux élans coupés par la guerre | L'occupation allemande : premières aventures | Le Quatuor Artis | Quelques concerts épars | Une clandestinité prudente | De la scolarité à la maîtrise d'un jeu personnel. Pas de palier, un saut.


Le petit violoniste de Fleurus.
Le grand-père commença à donner des leçons à son petit-fils. Au bout de deux ans, l'enfant jouait si bien que l'on céda à la tentation de lui faire donner de petits concerts. Le violoniste jouait debout sur la table d'un estaminet. Grumiaux lui-même a gardé un souvenir précis du premier vrai concert qu'il donna dans un cinéma de Fleurus. Il le raconte en 1962 dans une interview de Guy Mertens, parue dans le "Pourquoi Pas ?" du 12 octobre 1962 :
- Votre premier récital ?
- C'est un grand mot ! Disons une exhibition, à cinq ans et demi, dans un cinéma de Fleurus, entre deux séances. Au dernier morceau, j'ai dit au public : "Si on ne se lève pas, je ne continue pas !".
- Bigre !
- Oh, ce n'était pas fatuité de ma part : je jouais la Brabançonne...



Conservatoire de Charleroi 1926-1932
Durant ses études au Conservatoire de Charleroi, il donna, entre 1926 et 1932, une bonne vingtaine de concerts environ, en plus de la "grande première" du Cinéma Palace de Fleurus. Tous accompagnés par sa marraine, Ida Fichefet. Il se produisit dans plusieurs petites villes de Wallonie. Un peu après neuf ans, il alla aussi en Flandre, à Louvain, en 1930 où il joua du violon mais aussi du piano. Grumiaux a travaillé au Conservatoire de Charleroi jusqu'à onze ans, en 1932. Il en sortit couvert de toutes les médailles possibles. Premier prix de violon avec la plus grande distinction, premier prix de piano, etc... Revenu à Fleurus après la distribution des prix, il est attendu par la petite ville avec grand enthousiasme et conduit à la place de l'église, où il est accueilli avec fanfare et discours...
Personne ne songeait à mettre en doute qu'il fallait l'envoyer au Conservatoire de Bruxelles et Mr. et Mme Henry firent toutes les démarches possibles pour faciliter cette réalisation.

Mr. Henry, raconte-t-on, alla jusqu'à conduire Grumiaux chez son tailleur pour lui commander un costume vraiment chic et à bon prix, son protégé devant jouer sous peu devant Sa Majesté. Je crois savoir, de fait, qu'avec son grand-père, il fut reçu à la Cour et je n'oserais affirmer que ce ne fût pas par la Reine Elisabeth. Ni le jeune Grumiaux ni son grand-père ne rapportèrent de cette rencontre un souvenir exaltant. Une dame d'honneur fit au grand-père, si chatouilleux dans son amour-propre, une demande malencontreusement formulée, équivalente à ceci : "Que souhaitez-vous recevoir ?". La réponse aurait été : "Nous ne mendions rien".



Alfred Dubois
Les résultats de Grumiaux au Conservatoire de Charleroi provoquaient des hésitations. Fallait-il qu'il pousse à fond l'étude du piano ou du violon ? Arthur racontait qu'à nouveau, le grand-père aborda le problème, comme un vieux capitaine de navire prend la barre en cas de tempête : "Il y a beaucoup plus de pianistes que de violonistes" et, comme toujours, il dicta la réponse. Personne ne lui fera le reproche d'avoir dirigé le jeune homme vers le maître Alfred Dubois. Celui-ci, membre du jury qui avait décerné au petit Grumiaux sa médaille de violon, décida qu'il le ferait entrer dans sa classe, bien qu'il n'ait encore qu'onze ans.

Alfred Dubois est né à Molenbeek-Saint-Jean, de parents verviétois, le 19 novembre 1898. S’il était un remarquable musicien et un violoniste de très grande qualité, il était aussi un grand jeune homme très élégant qui avait un coeur large et généreux. Grumiaux l'aimait beaucoup et Dubois le traitait comme s'il était son petit frère. Ils étaient liés par une très grande amitié et même une certaine familiarité. Selon certains, il n'est pas exclu que ce fût lui qui initia le jeune Grumiaux aux raffinements d'une grande cuisine et aux vins qui doivent l'accompagner...

Il s'occupait de la formation de son élève jusqu'à lui apprendre comment rédiger une lettre. Plus important encore, il lui conseillait de se présenter à tel concours ou de s'en abstenir; il le faisait réfléchir aux concerts qu'il devait accepter de donner et à la raison d'un refus. Comme nous le verrons, lui-même se chargeait de le lancer dans tel ou tel concert. Arthur a été son assistant pendant huit ans et, à son décès prématuré et inattendu (dont il souffrit beaucoup) en 1949, vers l'âge de 51 ans, il reprit sa classe.



Conservatoire royal de musique de Bruxelles (1932-1941)
Au Conservatoire royal de Bruxelles :
1934 Premier prix de solfège
premier prix d'histoire de la musique
1935 Premier prix de violon
1936 Premier prix d'harmonie, diplôme supérieur de musique de chambre
1938 Premier prix de contrepoint
1941 Premier prix de fugue et prix Gevaert, dans la classe de Jean Absil.

En dehors du Conservatoire :
1939 Prix Henri Vieuxtemps à Verviers, prix François Prume à Stavelot


Un élève exceptionnel mais pas sage ni modèle
Si Grumiaux y fut un élève exceptionnel, provoquant des crises de jalousie chez ses aînés, il n'était pas pour autant un élève sage et modèle. Non pas qu'il se laissât aller à des gamineries, ce qui ne correspondait guère à son tempérament, mais on a l'impression qu'il s'autorisait à faire certains choix entre ses cours. Cela lui valut quelques démêlés avec l'autorité. Des lettres en font foi, mais Arthur y répond avec une froide politesse et une assurance assez hautaine qui ne pouvait manquer d'attirer sur lui certaines foudres dont il ne semble par ailleurs nullement préoccupé. C'est un côté de son caractère qu'il est bon de remarquer et qui lui restera toute sa vie. Bon, plutôt timide mais ne supportant pas qu'on lui marche sur les pieds ou qu'on le traite avec une certaine désinvolture.
On a l'impression qu'il n'était pas du tout friand de la classe d'orchestre et qu'il ne faisait rien pour éliminer les motifs qui pouvaient faire excuser son manque d'assiduité.

Bruxelles, le 3 mai 1935
Monsieur,
Monsieur Defauw me signale votre absence du cours d'orchestre. Je tiens à vous faire remarquer que toute absence doit être justifiée par une autorisation préalable de ma part ou par la production d'un certificat constatant votre impossibilité de vous rendre au cours. Je me verrai obligé, à l'avenir, de sévir avec la dernière rigueur contre les élèves qui s'absentent des cours sans y être dûment autorisés. Je compte que cet avertissement sera entendu tout spécialement en ce qui concerne les cours parallèles et en particulier pour ce qui regarde le cours d'orchestre. Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
La réponse est polie, elle est aussi très nette et il est difficile de ne pas y sentir une certaine impertinence, bien abritée sous de prochaines prestations importantes, dont l'une... au Conservatoire même.

Fleurus, le 1er décembre 1935
Monsieur le Directeur,
J'ai pris connaissance de votre lettre du 29 novembre au sujet de mon absence du jeudi 28 écoulé au cours d'orchestre à 14 heures.
Mon professeur, Monsieur Alfred Dubois, m'appelle chez lui les jeudis exactement à la même heure pour travailler mon programme que je dois exécuter à la Maison d'art, 185, Avenue Louise, ce mardi 3 décembre à 20 h.45, en même temps que le morceau que je vais interpréter avec accompagnement d'orchestre à la distribution des prix, le 12 décembre au Conservatoire de Bruxelles. Je vous prie d'agréer, Monsieur le Directeur, mes sincères salutations.
(s.) Arthur Grumiaux
Violoniste.


L'administrateur-secrétaire Jean Van Straelen en avait déjà fait la remarque à Alfred Dubois : "Dites donc, il n'a pas très bon caractère, votre jeune Grumiaux". Du tac au tac, Dubois répondit : "Vous voulez sûrement dire qu'il a du caractère ? ".Grumiaux a décroché son premier prix de violon au bout de deux ans, en 1935, et, quand il rentre à Fleurus, ce fut du délire collectif. Les journaux locaux publient des articles assez hyperboliques de deux à quatre colonnes avec photo.
Graham T. Smalwood, un journaliste anglais correspondant du Washington Post à Bruxelles, l'a interviewé et écrit à son sujet:
"Il est très gentil mais rougit et s'agite quand il parle avec quelqu'un qu'il ne connaît pas, alors que, sur l'estrade, il est aussi calme qu'un concombre".
Si la comparaison eut pu déplaire à Grumiaux, ce qu'elle veut exprimer est strictement exact et il sera très rare que Grumiaux soit surpris par l'angoisse sur la scène.

Beaucoup d'admirateurs de Grumiaux se demandent comment il ne s'est pas présenté au concours Isaye et au concours de la Chapelle Reine Elisabeth. De fait, cette abstention peut paraître étrange. Elle s'explique aisément par les exigences d'Alfred Dubois, par la fidélité de Grumiaux à son professeur, peut-être aussi par un manque d'élasticité du règlement de la Chapelle musicale.



A Paris, chez Georges Enesco.
Grumiaux a toujours conservé une grande admiration pour Enesco. Cependant, sur le moment même, il ne croyait pas avoir enrichi ses connaissances ni son jeu en suivant ses cours. En effet, son enseignement avait porté uniquement sur des oeuvres du répertoire classique qu'il avait déjà étudiées au Conservatoire. Plus tard, il devait néanmoins se raviser. Laissons le jeune artiste s'exprimer :
"Deux ou trois ans plus tard, je me suis aperçu que j'évoluais sensiblement dans le sens que préconisait Enesco et j'en venais à faire miennes les phrases que je lui avais entendu dire. Je me demande si c'était en vérité un effet "à retardement" de ses leçons ou, tout simplement, l'évolution normale du "vieillissement". Vous savez bien, on devient plus exigeant en ce qui concerne la pureté du style, on recherche une interprétation plus en profondeur, on s'attache à la musique plutôt qu'à l'instrument".

Ces "confidences" qu'il fit dans une interview publiée par le journal Beaux-Arts en novembre 1959, sont vraiment très précieuses. D'abord parce que ce genre de confidences est très rare chez lui. Ensuite, cela dément certaines assertions de ses détracteurs qui le considèrent comme un génie, né comme il est et qui, sans réflexion intelligente, exhibe son talent inné. Au contraire, et au début d'une étonnante carrière, Grumiaux nous dévoile comment il réfléchit à son interprétation, comment il conçoit qu'elle puisse évoluer, s'enrichir tout en restant personnelle.

Une telle prise de position pour ce qui regarde le jeu du violon et l'interprétation laisse deviner ce qui sera toujours la pensée de Grumiaux, ce qui dominera son enseignement et ce qui en fera le farouche ennemi du faux brillant et d'une sorte de surenchère de la virtuosité qui risque de compromettre l'essentiel de la vraie musique pour en faire une occasion d'exhibition. On admire aussi une telle maturité de jugement chez un jeune violoniste, à la veille de "décoller" de la scolarité pour accéder, sans plafonner, à une altitude qui ne peut plus se mesurer. Ses craintes étaient prophétiques et, au fur et à mesure qu'il devenait "le grand Grumiaux", elles le singularisaient. Non pas qu'il fût de nature pessimiste, mais il avait très tôt dépisté ce qui allait devenir une réalité déplorable contre laquelle il croyait devoir lutter et contre laquelle il faudrait bien continuer à lutter.



Les premiers vrais concerts.
"Dès les premiers coups d'archet, on est fixé : c'est là une personnalité. La beauté des attaques, les sonorités souples et pleines, la luminosité et la solidité de la technique, l'assurance dans les difficultés, la maîtrise avec laquelle cet enfant domine l'esprit et la lettre des oeuvres, tout cela ne nous trompe pas.
Arthur Grumiaux, élève du bel artiste qu'est Alfred Dubois, sera un violoniste de grande classe".

Ce sera désormais le compte rendu type, peut-on dire, de ceux qui s'échelonneront tout au long de la trop courte carrière de Grumiaux. Le voici à présent déjà quelque peu immergé dans un monde nouveau. Grumiaux a pris conscience de ce qu'il a en lui et de ce qu'il doit et peut communiquer. Cela lui procure, en face des événements musicaux qui touchent sa vie, un grand calme, une parfaite sérénité. Quand il s'agit de s'exprimer dans son jeu, il n'éprouve aucune terreur, aucune appréhension, il se sent capable de communiquer ce que la partition qu'il interprète lui suggère d'exprimer et il est tout entier absorbé par le message qu'il veut faire passer dans la salle. C'est pourquoi, si on le voit concentré sur ce qu'il exécute, parfois les yeux fermés, il n'oublie pas ses auditeurs et il n'est pas pour autant séparé d'eux. Il désire, au contraire, qu'ils participent avec lui et le plus activement possible à ce qu'a voulu dire le compositeur et il "sent" les réactions vraies, intimes et non exprimées par la salle, comme il "sent" aussi l'inaptitude des auditeurs... à entendre. Il ne se fait pas prier pour exprimer son irritation devant une salle qu'il juge dans son ensemble incapable de "pénétrer" la musique. Ce sera la salle qui sera comblée par l'exhibitionnisme violonistique.

Toutefois, le Grumiaux de la scène est différent du Grumiaux de salon. Ici, il donne l'impression de se sentir moins à l'aise et il ne multiplie pas ses interventions. Il faudra plutôt les lui soutirer. C'est ainsi qu'il sera bien difficile de réussir une interview avec lui, au cours de laquelle il se montre toujours l'homme de peu de paroles, répondant à l'essentiel et ne cachant pas qu'il a bien l'intention d'en rester là. Comme nous l'avons déjà dit, Grumiaux préfère réserver ses forces d'expression quand il joue. Il a une certaine horreur du bavardage à propos de la musique. Elle est pour lui une chose trop sérieuse pour que l'on en parle trop.

Fermons cette parenthèse, non superflue, à notre avis, pour rejoindre le Grumiaux de la scène et sa volonté de communication avec les auditeurs.
Grumiaux communie avec la salle et a besoin d'un "cadre" réceptif et chaud. Aussi se montre-t-il impitoyable pour les auditeurs d'un concert qu'il donna à Bruxelles pour une oeuvre, en 1973 :
"Il y a deux jours, j'ai joué pour une oeuvre à Bruxelles devant un public que je n'aimais pas, très snob, pas sympathique et froid. Des gens qui ont beaucoup d'argent et qui n'y comprennent rien, la salle était pleine de ces gens-là. Aucune atmosphère. Seulement quelques personnes étaient là pour jouir de la musique... et non pour se montrer dans une nouvelle robe ou avec de nouveaux bijoux ! Cela ne me fait aucun plaisir de jouer devant un tel public...".
C'est le 8 mars 1936 (il allait atteindre ses quinze ans) que Grumiaux joue pour la première fois avec orchestre en dehors du Conservatoire. C'est donc un événement. A Charleroi, il jouera, sous la direction de François Rasse, le double Concerto de Bach avec Alfred Dubois, comme celui-ci, on s'en souviendra, l'avait promis. Mais il va vite en prendre l'habitude et, six semaines plus tard, il joue, à Tirlemont, le Concerto de Mendelssohn sous la direction d'André Sarly. L'année suivante, encore à Charleroi et sous la direction de Fernand Quinet, il étrenne le Concerto de Tchaikovsky.

Le 27 novembre 1938, au Conservatoire de Charleroi, il entame avec un collaborateur qui lui sera très fidèle, Léon Degraux, une série de récitals qui seront tous très appréciés. Il serait fastidieux de les rappeler spécifiquement autant que d'en transcrire les comptes rendus unanimes dans leurs louanges et qui ne nous révèlent rien d'autre que ce que nous savons déjà de Grumiaux, de son jeu et de sa jeune personnalité.



De nouveaux élans coupés par la guerre.
On pourrait dater le véritable point de départ de la grande carrière de Grumiaux en 1939, l'année de ses 18 ans. Après avoir remporté, à Verviers, le premier prix Vieuxtemps, à l'unanimité des jurés, il fut invité le 28 avril par Marcel Cuvelier, directeur de la Société Philharmonique, à jouer le Concerto de Mendelssohn au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, avec le célèbre chef d'orchestre Charles Münch. Tout le monde connaît Marcel Cuvelier, créateur durant la guerre des Jeunesses Musicales, qui a dirigé durant des années avec brio le Palais des Beaux-Arts. Grumiaux l'estimait surtout.

En juin, il jouait avec l’orchestre de l’I.N.R., le cinquième concerto de Vieuxtemps, sous la direction de Léon Jongen. Moins de quinze jours plus tard, un autre concert à Spa, dirigé par René Defossez, où il joua Mendelssohn. En août, comme nous l'avons déjà signalé, il reçut le prix François Prume, décerné pour la première fois à Stavelot. En novembre, il prenait part, sur l'invitation pressante d'Alfred Dubois, à l'exécution remarquée et remarquable du quintette de César Franck au Conservatoire de Bruxelles. Il y avait comme partenaires Alfred Dubois lui-même, Emile Bosquet, Maurice Dambois et Frans Broos. Mais voici la guerre déclarée et la Belgique se doute bien qu'elle pourra difficilement y échapper. Elle sera envahie le 10 mai 1940, sans déclaration préalable.



L'occupation allemande : premières aventures.
Amanda nous décrit la situation tragi-comique de Grumiaux en mai 1940. Les garçons en âge de porter les armes ont été évacués par le centre de recrutement de l'armée belge vers le Midi de la France. Pour éviter d'être envoyé au "travail obligatoire" en Allemagne, Arthur s'était inscrit comme "cultivateur"... Il a donc été affecté à une ferme, sans doute dans le Gers. La fermière qui l'avait engagé, l'a vu, le premier matin après son arrivée, descendre de la grange où il dormait... vers 9 heures et s'inquiéter de son petit déjeuner. Il était le seul à être resté à la ferme, tous les autres garçons étaient partis aux champs à 5 heures du matin. Sans se laisser trop décontenancer, la bonne fermière le mit sur un tracteur, plus vraisemblablement, elle lui confia la conduite d'un chariot tiré par des boeufs impressionnants.
En imaginant la scène, il est difficile de ne pas céder à l'hilarité. Peut-être fut-ce aussi le cas de la fermière qui, se rendant compte de l'inaptitude flagrante de sa recrue et ayant vite fait de voir qu'il était fort ignorant des techniques agricoles, eut l'intelligence de ne pas insister... Et Grumiaux s'en fut... donner des cours de violon dans le village, tout en logeant dans la grange.

Cela ne pouvait évidemment durer longtemps. Un jour, un officier belge vint s'enquérir de la présence de Grumiaux à la ferme. C'était un major, envoyé par le colonel du régiment pour l'inviter à donner un concert à la garnison. Ce fut une chance, sans doute très aidée par le concert et le bon sens des officiers, car Grumiaux fut mis dans un train et se retrouva à Fleurus le 15 août 1940.



Le Quatuor Artis.
Fondé en 1912 et d'abord composé des violonistes Alphonse Onou et Laurent Halleux, de l'altiste Germain Prévost et du violoncelliste Fernand Quinet, le Pro Arte devint vite célèbre. En 1918, Fernand Quinet, qui avait remporté le grand prix de Rome, était appelé à une autre carrière. Il fut remplacé par Robert Maas et le quatuor resta inchangé jusqu'en 1939. A part Robert Maas, malade en ce moment, les autres membres étaient tous partis aux Etats-Unis, dès le début de l'année 1940.
Mais Robert Maas mourait d'envie de refaire du quatuor et vint trouver Alfred Dubois. Celui-ci recommanda vivement son élève et le Quatuor Artis fut fondé avec Dubois, Grumiaux, Robert Courte et Robert Maas. Lui aussi eut rapidement du succès, encore qu'il jouait surtout dans des concerts privés.
En dehors des concerts du Quatuor Artis, il semble que Grumiaux n'ait pas donné plus de cinq ou six récitals publics mais il jouait beaucoup en privé et les salons de la "bonne société" se l'arrachaient, sans doute aussi les dames.

Le 8 mars 1941, il donna au Conservatoire de Bruxelles, sous la direction de Léon Jongen, une interprétation très remarquée du concerto de Jean Absil et du Tzigane de Ravel. Mme Marie-Thérèse Ullens de Schooten rappelle ici avec précision l'existence semi-clandestine de Grumiaux qui, comme la plupart des Belges en ces années sombres, mangeait assez rarement à sa faim sauf, sans doute, quand il rentrait, quelquefois, à Fleurus.



Quelques concerts épars.
En janvier 1942, il jouait le concerto de Brahms à Charleroi; en décembre, il jouait à Binche Mozart et Saint-Saëns. Au début de 1943, il reçut une lettre de Marcel Cuvelier qui exigeait qu'il modifie son programme pour satisfaire à un ordre de la propagande-Abteilung. A son programme était inscrit le Nocturne de Szymanowski, interdit comme oeuvre polonaise... Grumiaux ne se presse pas pour répondre qu'il jouera à la place la sonate de Joseph Jongen.
Il donne un concert à Gand comme violon principal lors de la création de la symphonie concertante de Victor Veules, sous la direction de Toussaint De Sutter. En mai de la même année, il joue le concerto de Beethoven à la
Société Philharmonique avec André Souris.

En juillet, au concours national d'Anvers, il se classe premier avec 133 points sur 140 avec le concerto de Brahms qu'il jouera à nouveau au concert des lauréats, avec Louis Weemaels. En avril 1944, il joue dans la salle du Conservatoire le concerto de Mozart K. 216 en sol majeur, qui va rester son concerto préféré... et devenir "grumaldien" jusqu'à la fin de sa vie de soliste de concert.
Liste un peu fastidieuse. Et cependant, le lecteur l'aura remarqué, sans éclat, sans mot dire. Grumiaux ne se considère plus maintenant comme un élève et on ne le considère plus comme tel. Il est subitement passé, sans intermédiaire, à un nouveau palier, celui de maîtrise. C'est là que nous le retrouvons après la libération de la Belgique.



Une clandestinité prudente.
Vers la fin de l'occupation, les Allemands firent demander à Grumiaux d'être Konzertmeister à Dresde ou une ville de ce genre. Il fut convoqué à Namur où il reçut officiellement cette proposition. Grumiaux répondit avec astuce qu'il lui fallait consulter son professeur. Mais, aussitôt rentré à Bruxelles, il disparut dans la clandestinité. C'est pourquoi on lira dans Le Soir du 3 novembre 1943 :
"Le programme de la deuxième séance annoncée par le Quatuor Artis a dû être modifié à cause de l'indisposition (sic) de l'un de ses membres, M. Grumiaux".
Dans sa lettre, Marie-Thérèse Ullens écrit :
"Nous habitions, à l'entrée du bois, une maison isolée par des terrains vagues, entre deux blocs de buildings occupés par la Gestapo. J'avais toujours soin de le (Grumiaux) prévenir par téléphone des mouvements de nos voisins car ils avaient eu connaissance de ce jeune virtuose et nous n'avions qu'une peur, la Reine Elisabeth et moi-même, qu'il ne soit pris et obligé de faire des tournées en Allemagne, ce qui aurait, nous en étions convaincues, définitivement compromis sa future carrière".

De telles circonstances de vie quelque peu agitée et non sans danger auraient pu nuire gravement au talent de Grumiaux ou, au moins, le freiner. Il n'en fut rien, comme on le verra. Cela n'est dû qu'à son attachement viscéral à la musique et au violon, ce qui lui faisait dépasser les événements les plus stressants avec une grande maîtrise de lui-même. Au contraire, il est permis de penser, sans se laisser aller au roman, que ces moments particulièrement difficiles ont pu contribuer à donner à son art plus de maturité encore.



De la scolarité à la maîtrise d'un jeu personnel. Pas de palier, un saut.
Sans doute ce "saut" fait-il honneur au professeur qui n'a ni contraint ni étouffé son élève, mais lui a montré des voies à choisir avec personnalité. Ici donc, pas d'échelon, comme pour la plupart des musiciens, mais un passage direct de la scolarité à l'interprétation.
Chez Grumiaux, il n'y a pas de progrès à suivre d'année en année, il n'y a qu'un bond du point de départ à l'arrivée subite à un niveau directement très haut, à un sommet, sans étape. Y a-t-il moyen de savoir ce qu'en pense Grumiaux? Il ne semble pas se rendre compte du bond vertigineux qu'il a effectué et nous verrons qu'il va se trouver très à l'aise, sans se poser de problème, avec les tout grands interprètes et les chefs d'orchestre. Sans orgueil, il semble trouver cela très naturel; il se sent bien comme chez lui, il sent même qu'il a quelque chose à dire et à donner dans cet environnement élevé. Plus exactement quelque chose à exprimer, en jouant, qui sera perçu comme un message musical par les non-initiés.